« Ils ont semé en juin sous un soleil brulant. En septembre, les éléphants sont arrivés. Il ne reste rien. À Kalfou, un passage de pachydermes efface douze mois de labeur. »
La protection des éléphants constitue un enjeu indispensable pour la conservation de la biodiversité au Cameroun. Toutefois, dans l’Extrême-Nord, précisément à kalfou, la récurrence des conflits entre les populations et la faune sauvage soulève une question cruciale : une politique de conservation peut-elle vraiment réussir lorsqu’elle est perçue comme une menace par les communautés riveraines ?
À Kalfou, cette interrogation s’impose au quotidien dans les villages confrontés aux incursions régulières des éléphants. Les éléphants arrivent, ils détruisent le mil, broient le sorgho, le maïs ; le manioc, le niébé, défoncent les habitations et tuent les gens. Le paysan se retrouve face au néant : une année de travail, de sueur, d’espoir, réduite à de la boue et des empreintes des pachydermes.
Au cours de notre enquête dans plusieurs villages de l’arrondissement, un constat général s’est imposé : les populations supportent seules les conséquences des incursions des éléphants.
Résultat : des familles sans réserves alimentaires pour la saison sèche. Des enfants qui partent à l’école le ventre presque vide.
Les populations interrogées parlent d’une voix unanime : « elles veulent que les éléphants partent. Pas de réserve de conservation. Pas de parc. Pas de compensation, seulement le départ des éléphants de Kalfou ». Elles souhaitent avant tout retrouver des conditions de vie normales. Les habitants demandent de pouvoir cultiver leurs terres sans craindre la destruction de leurs récoltes. Ils souhaitent circuler librement sans craindre une rencontre mortelle avec des animaux sauvages. Ainsi, ces revendications exprimées par les populations sont au-delàs de la simple question des dégâts matériels. Elles portent sur la place des communautés dans les décisions qui concernent leur territoire.
Les autorités locales avancent plusieurs pistes d’explication. Le maire évoque les causes profondes notamment les perturbations subies par le parc national de waza au cours des dernières années suite aux attaques de Boko Haram. Ce qui aurai modifié les habitudes de déplacement des éléphants et accentué leur présence dans les zones de kalfou. Le sous-préfet confirme l’ampleur et l’urgence de la situation et précise que des mesures sont en train d’être prise mais lui-même reconnaît qu’il n’existe aucun projet concret visible à ce jour. L’adjoint au maire chiffre plus de 600 déplacements. Il témoigne : « ces incursions régulières entrainent des déplacements des populations ». Ainsi, des familles abandonnent leurs terres ancestrales, leurs maisons, leurs champs. Elles fuient, non pas une guerre, mais des animaux protégés par l’État. Car, rester pour certains, c’est risquer sa vie. Partir, c’est abandonner la seule terre que l’on connaît, sans ressources, sans destination. À Kalfou, la peur ne se raconte plus. Elle s’habite. Les femmes n’osent plus aller aux champs seules. Les hommes veillent la nuit, sans armes, sans soutien. Mais personne, en haut, ne répond effacement. Pendant ce temps, à Goulourgou, Daïba, Playouri, Kaola, Bougaye, Loukol, Lokoro, Djimeta, Guinane, Wassane, à Guissia, etc des familles comptent ce qu’il leur reste. Souvent : presque rien.
Face à cette situation, la conservation ne devait être pensée uniquement à travers la protection de la faune. Elle doit également intégrer la protection des droites populations riveraines. Protéger les éléphants est nécessaire. Garantir la dignité et la sécurité des populations l’est tout autant.
Le conflit homme-éléphant à Kalfou n’est pas une fatalité. C’est une politique ou plutôt, son absence ?
Benoît MADAGAL, Earth Cameroon.
Le RURAL.INFO Bulletin d'information publié par Earth Cameroon