KALFOU, UNE RESERVE AUX FRONTIERES MOUVANTES : ENTRE LE FLOU ENTRETENU DES LIMITES OFFICIELLES ET LE SOUPÇON D’UNE EXTENSION A PLUS DE 7 000 HA
Créée en 1933, la réserve forestière de Kalfou n’a jamais été conçue à l’origine comme un sanctuaire pour la grande faune. Elle abrite pourtant aujourd’hui des éléphants, des girafes et des lions, dans un espace que rien n’a préparé à les accueillir.
En 2012, l’État cède la gestion de plusieurs réserves forestières aux communes, dont celle de Kalfou. La décision N°2002/D/MINFOF/SG/DF/CSRRVS, signée le 21 octobre 2012, fixe ce transfert et pose les bases d’une convention provisoire entre le Ministère des Forêts et de la Faune et la mairie. Quatre ans plus tard, le 15 février 2016, le Délégué régional des Forêts et de la Faune de l’Extrême-Nord signe une attestation de pré-validation des travaux d’ouverture des limites. Le document est sans ambiguïté : la réserve compte 4 000 hectares de noyau dur, auxquels s’ajoutent 2 424 hectares de zone tampon. Soit un total de 6 424 hectares, matérialisés sur le terrain conformément à la réglementation en vigueur.
Loin de rester une simple donnée théorique, ce chiffre a été confirmé sur le terrain. Lors de l’enquête de terrain, l’équipe d’Earth Cameroon l’a retrouvé, mot pour mot, dans la bouche de plusieurs interlocuteurs distincts. La mairie de Kalfou l’a confirmé, de même que le chef de poste des Eaux et Forêts de Kalfou. Le Délégué départemental des Forêts et de la Faune du Mayo-Danay, enfin, a repris la même limite sans la moindre hésitation. Trois autorités, trois échelons différents, un seul et même chiffre. Cette convergence des déclarations laissait penser que la question des limites de la réserve avait été définitivement tranchée depuis longtemps et ne devait faire aucun objet de débat.
Un nouveau chiffre vient relancer le débat et semer le doute. Lors de l’atelier de restitution du rapport 2025-2026 d’Earth Cameroon, le 7 juillet 2026, un acteur clé, engagé dans un projet de restauration et de sédentarisation des éléphants dans la réserve, a remis en cause le consensus établi. Selon lui, la réserve de Kalfou ne mesurerait plus 6 424 hectares, mais plus de 7 000 hectares. En effet, aucun document officiel n’a été présenté jusqu’ici pour étayer cette affirmation. Aucune décision administrative n’est venue expliquer à l’opinion publique l’origine de cet écart de prêt de 1000 hectares.
Cependant, une question mérite d’être posée. Si ce chiffre venait à se confirmer, quelle est la véritable intention derrière cette extension unilatérale sans consultation des populations riveraines ? En effet, un écart de cette ampleur loin d’être un simple arrondi administratif, interroge directement les intentions de l’État sur l’avenir de cette réserve.
Personne, à ce jour, n’a expliqué publiquement pourquoi ce chiffre surgit, ni pourquoi il n’a jamais figuré dans aucun texte officiel connu. Le silence qui entoure cette question nourrit les soupçons d’une extension programmée, préparée en dehors de tout débat avec les premiers concernés. Il convient donc de noter que cette hypothèse d’extension se heurte à une réalité déjà critique. Le nombre d’éléphants en divagation à Kalfou dépasse aujourd’hui plus de 400 individus, dans un espace contigu, inextensif et faisant déjà l’objet de controverse
Chaque temps, ces animaux franchissent la réserve à la recherche d’eau. Les champs sont ravagés, les greniers détruits, et la cohabitation tourne régulièrement au drame pour les riverains.
Élargir la réserve reviendrait, dans ces conditions, à légitimer davantage d’espace pour une faune déjà en surnombre. Ce serait ignorer les préoccupations des populations riveraines qui vivent au quotidien avec cette menace et connaissent aujourd’hui une crise multidimensionnelle, sécuritaire, alimentaire, environnementale, etc insurmontable. Or l’extension n’est pas, et ne peut pas être, la meilleure réponse à ce problème. Face à plus de 400 éléphants, une réserve de seulement 6 424 hectares, déjà dégradée, fragmentée et d’autres espaces anthropisés, offre un espace manifestement insuffisant pour accueillir durablement une population de plus de 400 éléphants. Ajouter des hectares supplémentaires ne résout rien ; cela ne fait que déplacer la même crise sur un territoire plus vaste.
De ce fait, la véritable urgence n’est pas de repousser les limites de la réserve, mais de répondre à une cohabitation devenue intenable. Aucune extension ne rendra aux populations de Kalfou les champs, les vies et les destructions qu’elles subissent.
Sur le terrain, la position des habitants ne souffre d’aucune ambiguïté. Ils ne réclament ni compensation symbolique, ni élargissement des zones de conservation. Ils demandent, d’une seule voix, zéro éléphant à Kalfou. Les populations veulent simplement cultiver leurs terres sans craindre de les voir saccagées. Elles aspirent aussi à circuler librement, sans la peur de croiser des éléphants sur leur chemin.
Tant que l’État n’aura pas clarifié publiquement cette situation, le doute continuera de peser sur ses intentions réelles. Et avec lui, la méfiance d’une population qui ne demande qu’à vivre en paix sur ses propres terres.
Benoit MADAGAL, Stagiaire.
Le RURAL.INFO Bulletin d'information publié par Earth Cameroon